4 questions à Patrice Franceschi

Comment écrire une nouvelle ?
Les conseils avisés du lauréat du Goncourt de la nouvelle 2015

À l’occasion du grand concours de nouvelles organisé en partenariat avec Librinova et Babelio, Patrice Franceschi, président du jury, a accepté de répondre à quelques questions sur le genre littéraire de la nouvelles.
Des conseils particulièrement précieux pour tous les participants…
 
Comment construisez-vous une nouvelle ? Quelles différences avec un roman ou tout autre type de récit ?
Les nouvelles ont une première exigence : la concision. Avec la nouvelle, on doit faire attention à ne pas faire de longueurs et mettre des choses inutiles, encore plus que dans les romans. On doit aller à chaque instant et à chaque ligne au but qu’on s’est fixé en commençant à écrire. Il faut savoir ce qu’on veut dire et à partir de là y aller directement et ne surtout pas manquer la chute. Ça c’est essentiel dans une nouvelle par rapport à un roman. Donc c’est beaucoup plus difficile car l’exercice de concision est un exercice auquel les gens ne sont pas habitués. Il ne faut pas délayer dans une nouvelle. Dans un roman on peut le pardonner parce qu’il y a des hauts et des bas. Ce n’est pas bien mais ça se pardonne plus facilement. Dans une nouvelle la moindre longueur fait extrêmement mal. Il faut savoir précisément ce que l’on va dire avant de se lancer dans l’écriture d’une nouvelle. À titre personnel je ne commence jamais une nouvelle tant que je ne l'ai pas entièrement écrite dans ma tête. Il n’y a qu’une manière de réchapper à l’échec tonitruant de la longueur : avoir un style formidable. Les grands stylistes peuvent écrire n’importe quoi, ça marchera toujours !! Mais il faut être un sacré styliste. Et il vaut mieux être un très bon styliste concis et qui va à l’essentiel qu’un styliste qui passe par des chemins tortueux.
La première chose à faire quand on se lance dans l’écriture de la nouvelle c’est donc de construire intégralement son histoire dans sa tête et savoir exactement comment elle va finir pour aller directement au but. Et après seulement on commence le travail d’écriture. Une nouvelle ce n’est pas un blog. Pour les blogs, les journaux de bord ou les carnets on commence à écrire et on voit où ça mène. C’est très bien mais c’est un autre genre. Le genre littéraire de la nouvelle ce n’est pas du tout ça. C’est quelque chose de bien plus exigeant. C’est très exigeant la littérature… et alors en nouvelle encore plus.
 
Qu’est-ce qu’une bonne nouvelle selon vous ?
Une bonne nouvelle, comme partout en littérature, c’est un récit que le lecteur aura lu jusqu’au bout s’en s’ennuyer, sans que son esprit soit détourné de l’histoire racontée. Ensuite, d’une certaine manière, une bonne nouvelle elle nous apprend quelque chose sur la condition humaine et sur la vie. Pour moi la littérature a une fonction. La littérature ce n’est pas du divertissement. Il peut y avoir des livres de divertissement j’en lis pas mal et j’adore ça. Mais la littérature c’est autre chose. La littérature elle nous parle de la condition humaine. Prenez Maupassant. Il prend bien garde à être simple. Il n’y a pas un mot inutile, pas une ligne de longueur. Il sait très bien ce qu’il va nous dire et il nous parle de la condition des hommes d’une manière ou d’une autre. À aucun de moment on ne s’ennuie et on se pose des tas de questions intérieures. C’est ça de la littérature. Quand je referme un livre de divertissement ou des nouvelles de divertissement je me divertis, de toute façon je ne cherchais pas de la littérature. Quelqu’un qui veut vraiment faire de la littérature doit se poser cette question : « qu’est-ce que j’ai à dire au fond sur la condition des hommes ? ». Sinon il fait du divertissement. Voilà ce que je demande à la littérature et je ne la confonds pas. Un livre n’est pas forcément de la littérature.
 
Comment écrire sur le voyage ?
Ça dépend si on a voyagé soi-même ou pas ! Je connais des auteurs qui ont écrit sur le voyage sans avoir voyagé eux-mêmes et qui ont fait des trucs formidables. L’important quand on écrit sur le voyage c’est de garder l’esprit romanesque. Une nouvelle de fiction sur le voyage qui ne serait pas romanesque, à mon avis on risque un peu de s’ennuyer.
Ensuite, je pense qu’il faut se méfier de soi-même quand on a voyagé. La plupart des débutants font une erreur assez simple : ils ont tendance à parler d’eux-mêmes et de trop coller à une réalité et ne pas faire assez de fiction. Je le vois beaucoup dans les manuscrits que je lis. En fait le voyage est une nourriture qu’on doit utiliser pour écrire et pas l’inverse. Il faut savoir sortir de soi-même pour inventer si on veut faire une vraie nouvelle de fiction sur le voyage. Moi si demain matin je devais faire une nouvelle sur le voyage je m’amuserais et j’écrirais sur la première femme qui a fait le tour du monde : Jeanne Barret. Elle s’était déguisée en homme pour passer inaperçue sur le bateau de Bougainville sur lequel elle voyageait avec son amant. Elle a finalement été découverte à Tahiti mais elle a été la première femme à faire fait le tour du monde. Je trouve ça extrêmement romanesque et romantique. Si je devais écrire sur cette histoire, je ne me contenterais pas de lire le livre de Bougainville pour coller à la réalité. J’inventerais des tas de choses. Dans l’intérêt du voyage, les auteurs doivent déployer leur imaginaire, ils doivent inventer des histoires. Une nouvelle sur le voyage c’est d’abord une histoire. Ensuite c’est une histoire et enfin c’est encore une histoire ! Ce n’est qu’une histoire ! Et une histoire romanesque c’est plus intéressant à inventer que de coller à une expérience personnelle et de raconter exactement ce qui nous est arrivé en romançant un peu.
 
Un dernier conseil pour les participants ?
Le genre littéraire de la nouvelle c’est un genre génial trop peu reconnu en France contrairement aux pays anglo-saxons où il est exactement sur le même point d’égalité que le roman. Mais attention car c’est un faux bon ami pour débuter en littérature. Ce n’est pas parce que c’est court que c’est plus facile ! La nouvelle c’est génial mais très exigeant. On ne peut pas se louper. La première et la dernière phrase sont essentielles. Et puis une nouvelle c’est de la fiction donc il faut rester dans le romanesque. Aller à l’essentiel et se méfier de l’accessoire. Tout n’est pas important dans une nouvelle. Faire le tri c’est primordial. Il faut virer ce qui est moins important pour ne garder que ce qui l’est.  Comme ça, ligne après ligne, il n’y a que l’essentiel et c’est là qu’on est fort et puissant. L’écriture et la littérature demandent une grande exigence. Mais il faut y aller, c’est génial ! 
 
Sur ePoints, retrouvez Patrice Franceschi dans Un fanal arrière qui s’éteint
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